Le maïs, culture stratégique pour le Cameroun et l'Afrique centrale

Une céréale au cœur de plusieurs équations

Le maïs est probablement la céréale la plus stratégique pour le Cameroun. Il l'est pour l'assiette du consommateur, où il se retrouve sous forme de couscous de maïs, de bouillie, de fufu ou de bière traditionnelle. Il l'est pour l'industrie de la volaille, qui absorbe plusieurs centaines de milliers de tonnes chaque année comme matière première principale des provendes. Il l'est enfin pour l'industrie, qu'il s'agisse de l'amidonnerie, de la meunerie ou, plus récemment, de la production de bioéthanol comme énergie de substitution aux carburants importés.

Pourtant, malgré cette centralité, le Cameroun reste importateur net de maïs sur plusieurs segments, et la productivité moyenne stagne autour de 1,8 tonnes par hectare. Ceci est bien en deçà du potentiel agronomique qui, sur nos terres du Grand Nord et de l'Adamaoua, dépasse largement 6 tonnes par hectare avec les bonnes pratiques. Comprendre ce paradoxe, et surtout savoir comment le résoudre, est au cœur de la stratégie agro-industrielle que SAIC Industries met en œuvre à Bagodo.

Un aliment de base et une matière première industrielle

Le maïs joue trois rôles économiques distincts qui, ensemble, en font une culture pivot pour toute stratégie de sécurité alimentaire :

  • Consommation humaine directe. Aliment de base pour des millions de ménages, notamment dans le Grand Nord, l'Ouest et le Centre du Cameroun.
  • Alimentation animale. Ingrédient principal des provendes pour volailles et porcs. Une filière avicole nationale forte suppose une filière maïs forte en amont.
  • Transformation industrielle. Amidonnerie, meunerie, brasserie, et de plus en plus, bioéthanol par voie sèche (dry milling), qui produit également des drêches de distillation (DDGS) à haute valeur en alimentation animale.

Cette diversité d'usages signifie que le maïs n'est pas seulement une culture vivrière : c'est un intrant industriel dont le prix, la disponibilité et la qualité conditionnent la compétitivité de plusieurs filières en aval.

L'enjeu économique : substituer aux importations

Chaque tonne de maïs produite localement en substitution à une tonne importée génère un triple gain économique : elle réduit la sortie de devises, elle crée de la valeur ajoutée locale (emploi rural, activité pour les fournisseurs d'intrants, transport, transformation), et elle renforce la résilience du pays face aux chocs sur les prix mondiaux. Ces chocs dont la récente hausse post-COVID puis post-conflit ukrainien nous a rappelé le coût réel.

La politique de substitution aux importations portée par les autorités camerounaises ces dernières années crée un cadre favorable pour tout opérateur qui investit dans la production nationale à grande échelle. Encore faut-il produire de manière compétitive : le maïs importé arrive à des coûts de revient parfois inférieurs à ceux de la production locale traditionnelle. La compétitivité passe donc par la productivité, la mécanisation et la maîtrise des intrants — thèmes que nous développerons dans les prochains articles de cette série.

L'enjeu de productivité : de 1,8 à 6 tonnes par hectare

Le rendement moyen national du maïs au Cameroun est de l'ordre de 1,8 tonnes par hectare, alors que le potentiel agronomique sur des sols correctement préparés, avec des variétés adaptées et une conduite culturale rigoureuse, dépasse 6 tonnes par hectare. L'écart entre potentiel et réalité — ce que les agronomes appellent le "yield gap" — représente à la fois un problème et une opportunité massive.

Les leviers pour combler cet écart sont bien identifiés : correction de l'acidité des sols par chaulage, apports raisonnés d'engrais tenant compte de l'analyse de sol, choix de variétés hybrides adaptées aux conditions locales, mécanisation du semis à la récolte, protection phytosanitaire raisonnée. Chacun de ces leviers, pris isolément, apporte une amélioration modeste ; c'est leur combinaison, appliquée avec discipline sur plusieurs cycles culturaux, qui produit les gains spectaculaires.

L'enjeu de durabilité : produire plus, produire mieux

Une agriculture productive qui épuise ses sols en dix ans n'est pas une agriculture stratégique. Sur les sols tropicaux fragiles du plateau de l'Adamaoua, nous avons pour la plupart des sols ferrallitiques acides, souvent déficients en phosphore et à faible réserve en matière organique. Par conséquent, la durabilité de la culture du maïs suppose des rotations avec des légumineuses fixatrices d'azote (soja, arachide), la conservation de la matière organique par restitution des résidus de récolte, et une gestion raisonnée du travail du sol pour limiter l'érosion.

C'est cette double exigence qui inclut la productivité économique à court terme et la durabilité agronomique à long terme, qui distingue une exploitation moderne d'une exploitation extractive. La question n'est plus de choisir entre les deux : il faut concilier les deux, et cela se prépare dès le premier cycle.

Les leviers d'une culture stratégique

Le maïs est une culture stratégique parce qu'il est à la croisée de la sécurité alimentaire, de la souveraineté économique et du développement industriel. Le transformer en levier de croissance suppose de sortir de l'agriculture de subsistance et d'organiser la filière autour de trois piliers : la productivité par la mécanisation et la gestion rigoureuse des intrants ; l'intégration verticale avec l'aval (provendes, transformation, bioéthanol) ; et la durabilité agronomique par la conservation des sols et les rotations culturales.

Chez SAIC Industries, notre programme sur les 10 000 hectares de la concession de Bagodo est structuré autour de ces trois piliers. Les prochains articles de cette série vous emmèneront sur le terrain : la préparation des sols, le choix des variétés, la fertilisation, la mécanisation et la formation des équipes. Une invitation à découvrir l'agriculture comme elle se pratique aujourd'hui — et comme elle devra se pratiquer demain.




YATO KATTE

Directeur Général Adjoint

Katte YATO est Directeur Général Adjoint de SAIC Industries, où il pilote le développement du programme agro-industriel intégré de Bagodo sur 10 000 hectares dans la région de l'Adamaoua consacrés à la production de maïs, de soja, de manioc et à la transformation en bioéthanol. Doctorant en génétique à l'Université de Dschang et co-auteur de publications scientifiques en agronomie tropicale et en sciences environnementales, il fonde son approche sur la rencontre entre la rigueur scientifique et la discipline opérationnelle. Bilingue français-anglais, il consacre ses contributions rédactionnelles à la vulgarisation des bonnes pratiques agricoles et à l'analyse des enjeux de souveraineté alimentaire en Afrique centrale.